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Paul Ardenne - Bonnes feuilles

► L’Art du Zapping

Nous ne savons plus contempler ? Mais qu’y faire, si les habitudes de regard (comme on dirait les habitudes de table) ont changé, réglées à présent par le zapping, cet acte d’impatience devant l’image, à laquelle est demandée de nous faire jouir dans l’instant ? Et nous ne voulons plus contempler ? Mais enfin, qu’y faire si rien de ce que nous regardons ne mérite sans doute plus d’être contemplé (seul Dieu ou, de le décliner, l’icône, méritent le regard contemplatif), tandis que s’est abolie, en Occident du moins, pauvre fragment de Terre, mais fragment tout de même excitant en diable, la grande âme hégelienne du monde ? Pas notre faute !

►  L’intérêt de l’art actuel ?

« L’intérêt de l’art actuel, demandera-t-on ? Cette singulière capacité qui lui est propre, justement, d’intégrer comme en un melting-pot tout ce dont se construit la conscience universelle, croyance comme poncifs, terreurs comme aspirations sociales ou d’ordre intime, totalité aussi fournie que parfois excessive »

►  Image d’art et Vibro-masseur

« L’image d’art, comme l’image contemporaine dans son ensemble et sous toutes ses formes, est en effet le plus souvent vécue comme une forme éminente de pollution, à l’instar du monoxyde de carbone ou du bruit : non pas tant parce qu’elle est là que parce qu’elle s’impose au sens avec une insistance telle qu’elle peut relever de l’agression. L’image, dés lors ? Celle-ci, en tendance, est de moins en moins un objet de confort, à l’instar de la douche, de la charcuterie fine ou du vibro-masseur »

► Tout ce que les hommes appellent l’art

Où l’on vérifie une fois de plus, après Dino Formaggio, que l’art, bel et bien, "c’est tout ce que les hommes appellent l’art". Et qu’il suffirait de peu, en la matière, pour abolir toute distinction entre les images quelles qu’elles soient, images qui toutes ont pour éminente particularité, nonobstant leur mobile, d’être d’un même tenant des formes visibles et destinées à être vues, formes en dernière instance validées par le regard qui parachève le cycle de l’image en se saisissant de cette dernière.

► L’art du XXe aime les procès

Dada contre Barrès, Brancusi versus Etats-Unis d’Amérique, Lebel et ses Antiprocès, le Manzoni des merda d’artista pris à partie par le droit italien... : aucun doute, l’art du XXe siècle aime les procès. La manière d’être des modernes, pour tout dire, voulant que l’on installe un ennemi face à soi, et que l’on juge et condamne à tour de bras, tant il s’agit bien d’abord d’être contre pour exister. Utiliser l’art à des fins de jugement, pour autant, est tout sauf gratuit. Il convient en effet que l’objet du délit en vaille la peine, mais aussi de ne pas esthétiser le tout venant au seul prétexte que l’art, par nature allégé du devoir, détiendrait d’office tous les droits. Le Procès de Pol Pot ainsi que l’ont supervisé à Grenoble, l’automne passé (avril 1998), Liam Gillick et Philippe Parreno, choisit précisément de ne pas esthétiser sans vigilance. Il est vrai que le sujet n’est ni léger ni innocent, puisque l’oeuvre s’inspire ici de la récente mise en procès de Pol Pot, peu de temps avant sa mort, par ses propres compagnons d’armes (en avril 1998).

►  Le terriblement beau

Le procès de Pol Pot, en toute conformité avec son projet analytique, se sera voulu une exposition par défaut, plutôt, qui n’esthétise rien, et surtout pas l’horreur. Son objectif : priver d’avenir artistique, une fois pour toutes, les jumelages ambigus de type mort-image, horreur-texte ou mise à plat-déploration. En finir en quelque sorte avec le trop ambigu point de vue d’un Rilke, voulant que le destin du beau soit celui du terrible, relégué pour la circonstance aux poubelles de l’histoire de l’art.

► L’art actuel sans temps

L’art actuel en somme n’a plus de temporalité propre. Du moins son caractère contemporain réside justement dans l’impossibilité devenue son destin d’un temps qui lui soit propre »

► L’artiste n’est personne

L’artiste s’arroge le droit anti-prométhéen de n’être pour ainsi dire personne ou plutôt quelqu’un qui n’a ni obligatoirement à inventer un monde, ni même à refonder ce qui existe déjà.

► Ni ombre, ni lumière

L’art contemporain ne cherche plus forcément la lumière, pas plus que l’ombre d’ailleurs, il cherche parfois et c’est déjà bien assez. Ou s’active, tout simplement.

► La screen civilization ?

Pourquoi ce choix, par ZEVS, de la télévision ? Parce que celle-ci, plus que tout autre médium actuel, est celui par excellence de l’aliénation à l’image, le paradigme de notre mise à distance du réel (...) Perpetual Ending parle de cette soumission, de cet abrutissement, qu’accentue la surconsommation télévisuelle. La Screen Civilization ? Autant dire la défaite du contact, de la présence, en plus de la dépendance. En l’occurrence, l’addiction à l’écran, cette fin de la liberté de choix, désigne notre dépendance aux messages télévisuels comme cette préférence donnée au signe de compagnie, la diffusion cathodique valant pour béquillage existentiel, élément clé, dorénavant, de nos « cultures d’ameublement ».

► Post-Photographe

Photographe, Catherine Poncin ne l’est pas au sens strict. Son activité, en revanche, la qualifie bien mieux comme "post-photographe". Qu’entendre par là ? Catherine Poncin, plutôt que photographier, rephotographie. L’appareil-photo ne lui sert pas à capter la réalité, il n’a pas vocation à "écrire la lumière", n’est jamais utilisé comme matériel d’enregistrement de la réalité. Outil mécanique, en revanche, voué ici à l’emprunt, à l’appropriation : images déjà existantes, images appartenant au vaste territoire du monde trouvé, images disponibles dont la boîte noire va s’emparer et dont Poncin fera son bien photographique, par adoption.

► Le post-humain

Le post-humain" suggèrera non seulement que l’ère de l’humanité est achevé, mais encore que quelque chose a survécu à l’humanité, qui lui emprunte au moins pour partie mais la dépasse de manière irrémédiable. Le "post-humain" ainsi compris, c’est le futur de l’humain mais sans l’humain, ou plutôt avec lui mais dans les termes d’une mutation accomplie.

► Il n’y a plus de photographie

L’émergence, depuis les années 1980, d’une photographie “plasticienne”, le recours massif à l’appareil photo par des artistes jusqu’alors attachés à un médium conventionnel tel que la peinture, le brouillage des genres et des qualifications de l’œuvre d’art qui en découle depuis lors, une permanente requalification de la notion d’image, enfin, aboutissent bientôt à rendre plus incertain le statut de la photographie. Sans doute ce décloisonnement accompagne-t-il celui, plus général, de l’art contemporain, réglé par les principes d’“inclusion” (John Cage) et d’“intermédia” (David Higgins). Au-delà d’un esprit œcuménique voyant les artistes annexer, à fins de création, tous les médiums possibles et imaginables, dont la photographie (mais alors parmi d’autres), il est aussi le signe d’une crise profonde de la définition. Les principaux constats, en l’occurrence, sont ceux-ci : il n’y a plus la ”photographie” mais des usages de la photographie ; il n’y a plus un médium artistique qui serait la “photographie” mais autre chose, vecteur d’une imagerie dorénavant protéiforme, ainsi nommée faute de mieux.


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