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Pourquoi interdit-on les films de sexe et n’interdit-on pas les films où l’on coupe des têtes ?
Débat

vendredi 27 novembre à 19h30
entrée libre

Le débat

Le désir trouble est au cœur de certains films de Jean-Claude Brisseau. On est dans le tabou qui entoure le sexe : la sexualité filmée frontalement par un artiste-expérimentateur semble moins regardable que des obscénités horrifiques ou médiatico-politiques. Alors, jusqu’où peut-on aller au nom de l’art ? L’art peut être amené à transgresser la réalité pour faire avancer le schmilblick « esthétique » et/ou sociétal mais à quel prix ?

Pourquoi faites-vous du cinéma ?

Parce que j’aime ça. Il y a plusieurs réponses à ça. Il y en a une qui est que curieusement c’est comme si j’essayais de revivre ou de faire revivre le temps où j’allais au cinéma quand j’étais enfant, et où d’ailleurs il s’agirait de faire revivre un cinéma qui est hélas définitivement terminé. Il y a aussi le fait que j’ai eu la chance de pouvoir faire des films qui étaient l’expression en images de mes interrogations sur la vie. Ça m’a permis aussi de temps en temps d’expérimenter des choses que les autres n’avaient jamais faites avant. Pas trop dans la construction au sens de ce que ferait Godard qui faisait d’ailleurs souvent le contraire de ce qu’on faisait, mais plus dans les rapports émotionnels. En apparence, on a l’impression de voir un film simple mais en allant plus avant cela n’est pas si simple que ça. On a beaucoup dit que j’étais un cinéaste naïf, parfois même de façon positive, moi je veux bien, je n’en suis pas certain... en revanche, j’essaie d’être lisible pour tout le monde. Pour répondre à votre question, ce travail de recherche sur le cinéma est un mélange d’émotion et de philosophie, le tout étant si possible dramatisé. Ça m’a beaucoup intéressé, je suis heureux de l’avoir fait et j’espère pouvoir continuer à le faire.

Pour mon premier film, Un jeu brutal, je voulais que la couleur soit celle de l’herbe jaunie par le soleil en septembre. Il s’agissait de dire qu’après toutes les brûlures de la passion qui sont en partie terminées, il ne reste plus que cette herbe brûlé et jaune. J’ai obtenu un film bleu, ce qui ne m’a pas beaucoup plu. N’exagérons pas, car il y cette couleur dans une séquence mais bon, je n’ai pas réussi totalement mon projet de couleur.

L’acceptation de la vie, implique l’acceptation de la brutalité qui va de pair avec. La vie et la mort s’interpénètrent, les animaux se bouffent entre eux, nous même on bouffe des animaux sans arrêt, on fait des guerres, on tue, c’est l’acceptation de tout ça… et qui prend malgré tout l’aspect de la beauté, ce qui est pour moi toujours aussi énigmatique. Mais c’est fait de manière totalement délibérée. Bien sûr que je suis toujours intéressé par ces questions en espérant ne pas les souligner par des traits de crayon, mais il y a toujours quelque chose d’énigmatique qui reste.

Peut-être que le fait de prendre clairement conscience de la réalité apaise. Peut-être aussi que ces quelques années, j’en ai tellement pris plein dans la gueule qu’il y a quelque chose en moi qui a été brisé ou changé, c’est possible. Ces films, j’en suis l’auteur de toute manière, ils sont inséparables de moi, de ce que je ressens et de ce que je pense.

La notion de « mise en scène », telle qu’elle me touchait, n’existe plus du tout. Ni en France ni ailleurs. Je simplifie un peu, hein... Mais, au cinéma comme à la télévision, les films sont des « mises en image », avec essentiellement des gros-plans, rarement des plans larges. Ou sinon, jamais mis en scène. Alors que certains films avec Jean Gabin, que j’ai revus dernièrement, étaient constitués de plans larges permettant de situer les classes sociales par le décor, les habitudes sociales des gens, de manier même parfois les instruments du pouvoir. Il était utilisé à des fins psychologiques, ou lyriques – comme dans quasiment tous les westerns. Il y avait une véritable recherche sur le paysage, à travers le scope, soulignée par l’emploi de la musique, presque exaltante. Tout cela a été sacrifié pour le gros-plan, encore et toujours. Je trouve le gros-plan utile, mais perdant de sa force lorsqu’il devient systématique. Hitchcock, par exemple – mais pas seulement lui –, lorsqu’il alternait le gros-plan et le plan large, le faisait de façon quasi-musicale. Cela n’existe plus. Ford, toute cette manière de faire du cinéma des années 50, 60 ou 70 a disparu. On a aujourd’hui le choix entre, du côté des américains, les films pour enfants, du côté des français, les grosses comédies lourdingues. Ou alors, pour le public dit « cultivé », des films petit-bourgeois... voire même parfois grand-bourgeois. Mais je ne veux pas non plus juger le public. J’en ai juste un peu marre. Il y a une chute artistique considérable, influencée par la télévision.

A mon avis, le sexe sera un des sujets fondamentaux dans le monde occidental dans les vingt prochaines années, peut-être même pendant plus longtemps que ça. Je disais ça en tant que symbole du non-dit, de l’interdit social. En même temps ces éléments, tout au moins dans mes films, sont liés, mais il y a toujours une interrogation sur ces questions qui transparaît.

Il y a toujours de l’imaginaire, ou quelque chose de fantastique dans mes films. Ce qui me préoccupe, c’est de donner le sentiment d’un monde parallèle. Au-delà de l’univers sensible, il y en a un autre. Et de relativiser ainsi toutes nos visions du monde, c’est une permanence dans mes films. Cela se cristallise dans le dernier film par les dialogues de manière explicite car on y dit à un moment que nous avons une perception complètement déformée et partiale et même ce qu’on appelle le monde, on ne sait pas ce que c’est. Donc il y a une relativisation systématique de la perception du monde. C’est ce qu’il y a dans tous mes films.
Jean-Claude Brisseau

Biographie Se décrivant lui-même comme "le fils d’une femme de ménage qui a vécu dans un rêve de cinéma", Jean-Claude Brisseau ne se destine pas de suite à suivre une carrière de réalisateur. Il emprunte les chemins de l’enseignement en étant professeur de français pendant plus de vingt ans dans un collège de la banlieue parisienne, mais ses rêves de cinéma finissent par le ratrapper et il mène en parallèle une carrière de cinéaste amateur. Sa rencontre avec le célèbre réalisateur et scénariste Eric Rohmer est déterminante : il travaille peu de temps après à l’INA (Institut national de l’audiovisuel) qui produit en 1978 son premier long métrage : La Vie comme ca, tout d’abord destiné à la télévision.

En 1983, Jean-Claude Brisseau entame sa première collaboration avec l’acteur Bruno Crémer, qu’il dirige dans le drame Un jeu brutal. Il le retrouve en 1988 pour le long métrage De bruit et de fureur, plongée violente dans la vie des banlieues mêlée à une composante surnaturelle, qui lui permet de recevoir un Prix spécial de la jeunesse au Festival de Cannes la même année. L’une des particularités du cinéaste est d’utiliser des acteurs à l’image publique très forte afin de les détourner sur grand écran : en 1989 il s’emploie à transformer Vanessa Paradis, à l’époque vue comme l’innocente interprète de Joe le taxi, en une adolescente psychologiquement fragile et amoureuse sensuelle de son professeur dans le drame Noce blanche. Puis L’Ange noir en 1994 met en scène Sylvie Vartan dans le rôle d’une femme fatale aux secrets diaboliques.

Après six ans d’absence, Jean-Claude Brisseau réalise la comédie dramatico-romantique Les Savates du bon Dieu, qui tranche avec les précédentes oeuvres du cinéaste, en raison de la dimension métaphysique nettement moins affirmé que dans ses précédents films. Le cinéaste confirme ce changement en 2002 avec Choses secrètes, un drame dans le milieu des entreprises.

En 2005, alors qu’il achève le montage de son nouveau long-métrage, Les Anges exterminateurs, Jean-Claude Brisseau est condamné à un an de prison avec sursis et 15 000 euros d’amende pour le harcèlement sexuel de deux actrices de Choses secrètes. Un épisode étrangement similaire au scénario des Anges exterminateurs qui implique un cinéaste poussant deux jeunes comédiennes à explorer leur sexualité en vue du tournage d’un film policier. Précédé par une sulfureuse réputation, le film est présenté à la Quinzaine des Réalisateurs à Cannes en mai 2006. Deux ans plus tard, le cinéaste dirige Carole Brana et Arnaud Binard dans son film dramatique A l’aventure. Ce long métrage marque le retour de Jean Claude Brisseau au cinéma après une série de problèmes judiciaires.

Les limites de l’art est un cycle de rencontres publiques proposé par Jacky Katu, anthropologue et réalisateur.
Comment concevoir un art engagé qui ne soit pas asservi à une idéologie, une religion ou une morale particulière ?
De nombreux plasticiens, cinéastes, chorégraphes, metteurs en scène... essaient aujourd’hui de renouveler cette exigence. Ce nouveau cycle des rencontres publiques leur est consacré.

vendredi 27 novembre à 19h30
entrée libre


© Patrick Zocco / Paris Tout Court

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